La mise en scène de l’intime dans le boudoir, reflet des influences réciproques entre littérature et architecture au XVIIIe siècle

  • Ariane Kozlowski architecte du patrimoine
Mots-clés: boudoir, intimité, nature, sociabilité, dévoilement

Résumé

Le boudoir, par sa taille, sa décoration et sa place dans la distribution, appartient aux pièces qui correspondent, dès le début du xviiie siècle, à l’émergence d’une sphère intime dans l’espace domestique. Il est cependant caractérisé par une dualité entre ouverture et fermeture qui le rend propice à la mise en scène de cette intimité nouvelle. Cela en fait un motif privilégié des romans sensibles et libertins qui l’érigent en topos, tirant profit de cet aspect duel tant pour sa théâtralité potentielle que pour les facilités qu’il offre en termes de narration. Le boudoir devient l’allégorie d’une tension entre un espace mondain et un espace intime, dont l’avènement est mis en scène. Sans pouvoir être considérés comme le témoignage fidèle des mœurs d’une époque, les romans sont le reflet des valeurs attachées à l’espace domestique, encore marquées par l’exigence aristocratique de la représentation. Signe que les auteurs savent capter les attentes des contemporains, les boudoirs de romans deviennent à leur tour les modèles de réalisations réelles. Ces influences réciproques s’observent notamment dans la manière dont romanciers et architectes interprètent le thème de la nature. Celui-ci, cher au Grand Siècle, est signifiant car il est attaché à l’idée de retraite. Or, cette dernière, parce qu’elle permet l’expérience de l’isolement, contribue à l’avènement du concept d’intimité. Tant en littérature qu’en architecture, les motifs inspirés de la nature sont ainsi chargés d’une dimension symbolique que théoriciens, auteurs et architectes mettent tour à tour à profit. La recomposition des effets de la nature dans un cadre artificiel (tant celui du roman que de l’architecture) devient alors le support de réflexions sur les rapports entre le réel et le factice.

Références

CABESTAN, Jean-François, La Conquête du plain-pied, Paris, Picard, 2004.
CAILHAVA D’ESTANDOUX, Jean-François, Le Souper des petits maîtres, Paris, Didot le Jeune, 1770.
CARMONTELLE (Louis Carrogis, dit), « Le Boudoir », Proverbes dramatiques, seconde édition, t. 3, Paris, chez Sébastien Jorry, 1768-1771.
DE BASTIDE, Jean-François, La Petite Maison (1758), Paris, Gallimard, coll. « Le Promeneur », 1993.
ELIAS, Norbert, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1913.
ELIAS, Norbert, La Société de cour, Paris, Flammarion, 1985.
GALLET, Michel, Paris domestic architecture of the 18th century, Londres, Barrie & Jenkins, 1972.
GRIMM, Joséphine, Entre pièce intime et espace fantasmé, forme, décor et usages du boudoir de 1726 à 1802, thèse pour le diplôme d’archiviste paléographe sous la direction de Guillaume Fonkenell et Dominique Massounie, École nationale des Chartes, Paris, 2019.
HERMAN, Jan, Lettres familières sur le roman du XVIIIe siècle, 2 vol., t. I. « Providences romanesques », Louvain, Peeters, 2019.
JOLYOT DE CREBILLON, Claude-Prosper, Le Hasard au coin du feu, La Haye, 1763.
LAFON, Henri, Espaces romanesques du XVIIIe siècle, de Madame de Villedieu à Nodier, Paris, PUF, 1997
LAUGIER, Marc-Antoine, Essai sur l’architecture (1753), 2nde éd., Paris, Duchesne, 1755, réimp. Bruxelles, Mardaga, 1979.
LE CAMUS DE MEZIERES, Nicolas, Le Génie de l’architecture ou l’analogie de cet art avec nos sensations, Paris, chez Benoît Morin, 1780.
MADAME DU CHATELET, Lettres de la marquise du Châtelet, éditées par Eugène Asse, Paris, G. Charpentier, 1878.
MAILLER, Nicolas, L’Architecture, poëme en trois chants, Paris, chez l’auteur, 1780.
MARTIN, Christophe, Espaces du féminin dans le roman français du dix-huitième siècle, Oxford, Voltaire foundation, 2004.
MARTIN, Meredith, Dairy Queens: The politics of pastoral architecture from Catherine de’ Medici to Maris-Antoinette, Cambridge / Londres, Harvard UP, coll. « Harvard historical studies », 2011.
MERCIER, Louis-Sébastien, « Tableau de Paris », in Michel Delon et Daniel Baruch (dir.), Paris le jour, Paris la nuit. Tableau de Paris, le Nouveau Paris de Louis-Sébastien Mercier. Les nuits de Paris de Restif de la Bretonne, Paris, Robert Laffont, 1990.
MÉROT, Alain, Retraites mondaines. Aspects de la décoration intérieure à Paris au XVIIe siècle, Paris, Le Promeneur, 1990.
MOSSER, Monique, « Hortésie architecte : de quelques espaces narratifs du désir », in Janine Barrier, Claire Ollagnier et Josiane Sartre (dir.), Les Arts réunis. Études offertes à Daniel Rabreau, Nouvelles Éditions Latines, Paris, 2017.
PONS, Bruno, « Le théâtre des cinq sens », postface de La Petite Maison (1758), Paris, Gallimard, coll. « Le Promeneur », 1993.
POULAIN, Bérangère, « La nature dans le boudoir », in Anne Perrin Khelissa (dir.), Corrélations : les objets du décor au siècle des Lumières, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, coll. « Études sur le XVIIIe siècle », no 43, 2015.
QUATREMERE DE QUINCY, Antoine-Chrysostome, Encyclopédie méthodique. Architecture, Paris, Pancoucke, Agasse, 1788-1823, 3 vol., t. I.
RANUM, Orest, « Les refuges de l’intimité », in Philippe Ariès et Georges Duby (dir.), Histoire de la vie privée, 5 vol., t. III. « De la Renaissance aux Lumières », Paris, Le Seuil, 1986.
ROLAND LE VIRLOYS, Charles-François, Dictionnaire d’architecture, Paris, Libraires associés, 1770.
VIGARELLO, Georges, Le Propre et le sale, l’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 1985.
Publiée
2025-12-31
Comment citer
Kozlowski, A. « La Mise En scène De l’intime Dans Le Boudoir, Reflet Des Influences réciproques Entre littérature Et Architecture Au XVIIIe siècle ». Savoirs En Prisme, nᵒ 20, décembre 2025, p. 205-32, doi:10.34929/sep.vi20.319.